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This war of mine

 

Survivrez-vous à cette guerre civile ?

 

"En temps de guerre, tout le monde n'est pas soldat"

 

C'est avec cette phrase que se conclut le superbe trailer de This war of mine, annonçant tout de suite la couleur : ici, vous n'incarnerez pas un soldat aux actes héroïques mais serez mis dans la peau de civils tentant de surivre aux atrocités d'une guerre intestine.

 

Des développeurs déjà bien installés

 

Avant le développement de This war of mine11 Bit Studios a déjà connu un certain succès avec la sortie de Anomaly : Warzone Earth (2011), un tower defense inversé, qui sera plus tard adapté sur différents supports (smartphones,PC, consoles de salon). Le jeu est notamment récompensé parmi les meilleures applications d'Apple et reçoit de très bonnes critiques presse. Pas mal pour un premier jeu. Il faut dire que le studio, fondé en octobre 2010 en Pologne, regroupe d'anciens employés de deux autres autres sociétés polonaises, Metropolis Software (spécialisé dans des jeux d'aventure) et CD Projekt (propulsé par son premier jeu, j'ai nommé l'excellent The Witcher).

L'une des forces de ce studio, qui compte actuellement 30 employés, est d'être passé maître dans l'adaptation multi-support, permettant ainsi à un large public de découvrir ses travaux.

Outre les suites d'Anomaly, ils développent des jeux de moindre envergure pour smartphones  : Funky Smugglers (un jeu déjanté d'adresse où vous incarnez un contrôleur de rayons X dans un aéroport); et Sleepwalker's Journey (un platformer/réflexion).

Et c'est en 2014 que This war of mine voit le jour, après deux ans de développement, dans des conditions un peu particulières.

Ainsi, quelques semaines avant la sortie officielle, des copies piratées se retrouvent sur la toile et circulent déjà. Les développeurs répondent alors d'une façon bien étonnante. Ils remercient les joueurs ayant essayé leur jeu de façon illégale pour leurs excellents retours et les encouragent à en parler à leur entourage. Ils vont même jusqu'à poster des clefs de validation en libre service, rendant ainsi le jeu légitime et activable sur Steam. Bien entendu, ils incitent les pirates à acheter le jeu s'ils l'apprécient (et s'ils en ont les moyens) : http://playingdaily.pl/2014/11/17/11-bit-studios-wygrywa-internet/. Plutôt sport.

Il faudra attendre deux jours de commercialisation pour que le jeu soit rentable.

 

 

"Dans la guerre moderne, vous mourrez comme un chien, sans raison valable", Ernest Hemingway.

 

Telle est la phrase qui vous accueille lorsque vous lancez le jeu. Et autant vous dire qu'elle fait mouche. La série des Call of Duty est passée maître en la matière, vous servant des tonnes et des tonnes de citations sur la guerre, mais qui tombent forcément à plat, quand le coeur de ces jeux est le meurtre de masse.

Ici, point de combats épiques et héroïques. Point de possibilité de se cacher derrière un muret pour faire remonter sa barre de vie. Dans This war of mine, vos héros sont faibles, sensibles, vulnérables... Bref, ce ne sont que de banals civils piégés dans une guerre qui ne dit pas son nom.

 

 

A chaque run, vous aurez droit à 3 personnages aléatoires dont le background vous sera conté.

Guide de survie en territoire hostile

 

Lorsque vous commencez l'aventure, vous vous retrouvez aux commandes de trois personnages aléatoires, trois civils aux personnalités différentes. Après un court texte vous expliquant succintement leur background, vous êtes plongés sans autre forme de procès au coeur d'une ville fictive, Pogoren, ravagée par les atrocités.

Les noms des lieux et des personnages, aux consonnances d'Europe de l'est, ne sont bien sûr pas un hasard. Sans jamais directement les citer, le jeu s'inspire des événements qui se sont déroulés pendant la guerre de Bosnie-Herzégovine, et notamment du siège de Sarajevo, qui dura presque toute la durée du conflit (d'avril 1992 à février 1996). Le statut polonais des développeurs n'est là non plus pas une coïncidence.

Vous l'aurez compris, nous ne sommes pas face à une glorification de la guerre, mais bien à une oeuvre qui dénonce crûment et violemment les exactions et les abominations perpétrées en temps de guerre sur les populations civiles. D'ailleurs, le jeu s'associe à l'ONG War Child, qui, depuis 1993, vient en aide aux enfants dans des zones de conflits un peu partout dans le monde.

Cette maison en ruine vous servira de planque. A vous de la fortifier et de l'améliorer pour survivre le plus longtemps possible.

De la survie sans zombies... si, si, ça existe.

 

Après un travelling vous présentant votre future planque, vous prenez vos personnages en main. A la manière d'un jeu d'aventure, tout se déroule en point and click, et très vite, vous fouillez cette maison délabrée qui porte les stigmates des conflits en cours. Jouable entièrement à la souris, les différentes interactions avec les objets ou personnages se font de manière très intuitive par le truchement d'icônes.

Après avoir grappillé à droite et à gauche différents matériaux et un peu (trop peu) de nourriture, il faudra vous rendre vers l'atelier de craft (de fabrication) pour choisir votre première création artisanale. Allez-vous fabriquer un lit, pour que l'un au moins de vos personnages puissent faire une nuit agréable et recharger ainsi ses batteries ? Ou bien encore des plaques de cuisson pour cuire vos aliments, devenus donc plus nutritifs ? Ou préféreriez-vous bâtir un récolteur/filtreur d'eau de pluie ?

Bref, très vite, vous allez vous rendre compte que les options de craft sont nombreuses, mais que les matériaux à votre disposition sont bien trop rares.

Choix cornélien : dois-je fabriquer un atelier d'armes pour mieux me défendre ou une plantation pour pouvoir faire pousser mes propres légumes ?

Vols ? Pillages ? Exactions ?

 

Il vous faudra attendre la tombée de la nuit pour que l'un de vos personnages puisse aller visiter des lieux dans le voisinage, histoire de récolter plus de matériaux, de nourriture ou de médicaments. C'est donc sous couvert des ténèbres vous dissimulant aux yeux des snipers, que vous partez en éclaireur, en espérant ne pas tomber sur des ennuis.

Avant de partir à l'aventure, vous devrez choisir quoi faire avec vos compères restant à la planque. Si Katia est légèrement blessée et fatiguée de son escapade la veille, mieux vaudra la faire dormir dans un lit, pendant que Boris, lui, restera éveillé et montera la garde pour repousser d'éventuels pilleurs nocturnes.

Ne reste que Pavle qui se prépare en emportant avec lui un pied de biche pour défoncer d'éventuelles portes récalcitrantes, et un couteau en cas de mauvaises rencontres. De plus, il est bon coureur, ce qui pourrait s'avérer utile pour rentrer fissa au bercail en cas de coup dur.

Ce soir, Pavle décide de fouiller l'école voisine, bombardée il y a plusieurs semaines de cela. Les rumeurs disent que seuls quelques SDF sans défense vivent parmi les décombres. Mais qui n'est pas SDF dans ce conflit absurde ?

Une fois sur les lieux, Pavle trouve quelques planches de bois et divers composants, bien utiles pour construire ce poêle qui leur apporterait un peu de chaleur. La radio a annoncé aujourd'hui que le froid allait s'abattre sur la ville grise. A la recherche de boîtes de conserve, il tombe sur une pièce solidement fermée par des grilles. Un frigo prometteur s'y trouve, inaccessible. Il faudra revenir demain avec une scie.

Quelques SDF se lamentent dans les sous-sols. Son estomac gargouille et il sait qu'il n'est pas le seul dans le groupe à être rongé par la faim. Profitant du profond sommeil de l'homme en haillons, Pavle décide de subtiliser la nourriture que ce pauvre hère avait stocké dans cette commode. Un coup d'oeil nerveux à sa montre lui indique qu'il est temps de filer. Il doit à tout prix regagner ses pénates avant les premières lueurs de jour, s'il ne veut pas terminer en cible mouvante pour sniper aviné et désoeuvré.

Sur le chemin du retour, Pavle est heureux du butin qu'il a amassé cette nuit. Boris sera content de pouvoir manger à sa faim. Mais alors qu'il pénètre dans la maison qui est désormais leur foyer, il sent que quelque chose ne va pas. Boris est alité, du sang s'échappant d'une vilaine blessure lui balafrant le torse. Katia lui apprend que des bandits armés sont entrés par effraction cette nuit, et après avoir blessé Boris, ils se sont enfuis avec une partie de l'eau potable et des bandages.

Pavle s'effondre sur le vieux canapé, épuisé par cette nuit et ces sombres nouvelles. Cette guerre ne finira-t-elle donc jamais ?

 

 

Irez-vous troquer des cigarettes et de l'alcool contre de la nourriture à l'avant-poste militaire, ou bien tenterez-vous, en dernier recours, de vous en prendre à ce couple de retraités pour y trouver des médicaments ?

"I'm a survivor, I'm not gonna give up"

 

Oui, bon, d'accord, citer les Destiny's child après Hemingway n'est pas la chose dont je serai le plus fier dans ma vie. Mais la survie est véritablement au coeur du gameplay.

Les jours se succèdent et avec eux, leur cortège d'ennuis en tout genre. Entre le froid tenace qui aura tôt fait de clouer un de vos personnages au lit si vous n'avez pas de médicaments, les pilleurs nocturnes toujours plus violents et mieux armés, les disettes de nourriture, ou les blessures qui s'aggravent, vous aurez fort à faire pour maintenir votre équipe à flot.

Sans compter que le moral des troupes pourra être durement atteint face à des décisions difficiles prises une nuit, où désespérés, vous aurez choisi de tuer ce pauvre homme avec qui vous faisiez du troc pour s'emparer de ses affaires. La déprime peut parfois tuer autant qu'une balle...

 

La mécanique est bien huilée, et même si une certaine routine s'installe au bout de deux-trois heures de jeu, le soft paraissant ainsi parfois répétitif, les divers événements venant troubler votre petit groupe ajouteront toujours du piment à l'affaire. Ainsi, un autre survivant frappe à votre porte, vous demandant de l'accueillir parmi vous. Devez-vous l'accepter, histoire de renforcer les surveillances nocturnes et permettre une meilleure rotation des effectifs, ou bien lui claquerez-vous la porte au nez, de peur d'avoir une nouvelle bouche à nourrir ?

Votre parcours sera ainsi jonché de dilemmes moraux, rappelant en un certain sens un jeu comme Paper, Please ou encore les jeux comme la série des Walking Dead de Telltale.

Les combats sont toujours à éviter, car même en sortant victorieux, vous vous retrouverez avec de vilaines blessures qui pourraient avoir votre peau.

Malgré ces choix moraux, vous serez probablement amenés à devoir faire couler le sang pour le bien de votre communauté. Mais les combats sont dangereux, tout d'abord parce qu'armes et munitions sont rares et coûtent assez cher à crafter. Ensuite, car vous pouvez rapidement vous retrouver en surnombre et acculés face à des mercenaires lourdement équipés.

La maniabilité des combats est quelque peu hasardeuse et semble d'ailleurs volontairement aléatoire pour éviter de faire de vos civils de vraies machines de guerre.

Autant vous dire que si vous en sortez victorieux, c'est le jackpot assuré... En espérant que vous ne mourriez pas de vos blessures, bien entendu.
Il est donc parfois plus judicieux de passer en mode discrétion, de vous cacher des rondes des gardes en épiant leurs bruits de pas, de crocheter une serrure plutôt que de la défoncer à coups de barre à mine.

 

 

"Si j'avais un marteau..."

De la 2D bien soignée

 

Les graphismes du jeu servent admirablement bien l'ambiance de cette ville d'Europe de l'est assiégée. Les couleurs sont ternes et grises, cette tristesse étant d'autant plus accentuée avec le contraste de l'éclairage du soleil qui projette une lumière froide sur l'ensemble. Les décors sont léchés, avec ce petit côté crayonné qui ajoute toujours du cachet à ce type de jeux en 2D.

Non, vraiment, rien à redire sur la direction artistique car même les animations des personnages, souvent le point faible, sont ici très bien réussies.

 

En un mot comme en cent, This war of mine est un jeu qui, non content d'être mâtiné d'une idéologie quasi inexistante dans le monde vidéoludique, réussi parfaitement son pari de vous tenir en haleine et de souffrir autant que vos personnages jetés dans cette guerre qu'ils n'ont jamais demandé. Pour peu qu'on dispose d'une once d'empathie, bien sûr.

 

Pour conclure, je m'en remets à une dernière citation extraite du trailer de lancement du jeu : "la guerre arrive toujours sur le seuil de quelqu'un".

Bonus :

 

Lors de mes recherches sur le jeu, je suis tombé sur le trailer de lancement du jeu, qui s'axe sur le témoignage d'Emir Cerimovic, témoin du siège de Sarajevo pendant un an durant le conflit de Bosnie-Herzégovine. Il n'avait alors que 9 ans.

Après l'avoir contacté, histoire de récolter ses impressions sur le jeu, il a très gentillement accepté de répondre à mes questions.

Trailer de lancement axé sur le témoignage d'Emir Cerimovic.

A ma grande surprise, Emir me répondit en français, car depuis son départ de Sarajevo, sa famille et lui ont trouvé refuge en France. De son propre aveu, il parle aujourd'hui bien mieux le français que le bosnien.

Mes premières questions portaient sur ses liens avec le jeu et comment les développeurs étaient entrés en contact avec lui.

Il m'a appris que c'était tout l'inverse. C'est en effet Emir qui, ayant eu connaissance du projet de 11 bits studio, a contacté les développeurs par peur du plagiat.

 

Pour bien comprendre les tenants et aboutissants de cette histoire, il faut s'intéresser un peu plus précisément au parcours d'Emir depuis son arrivée en France.

Débarqué en 1992 avec sa mère et son frère, la famille s'installe à Douai, dans le Nord-Pas-de-Calais. Passionné d'art, Emir grandit en questionnant son entourage, en réalisant des recherches sur les événements qui l'ont poussé à quitter son pays natal. 

Bien qu'il précise souvent que ses souvenirs du siège de Sarajevo sont très fragmentaires, la violence et la folie engendrées par les conflits sont toujours extrêmement présents dans la grande majorité des oeuvres qu'il a pu produire jusque-là.

Passionné d'art, Emir a intégré l'école d'Art de Cambrai où il obtient son DNSEP (Diplôme National Supérieur d'Expression Plastique). Son projet de fin de cursus est un jeu vidéo sur navigateur où l'on incarne un jeune enfant seul, devant survivre dans un Sarajevo ravagé par la guerre. Saragame a un style qu'Emir semble apprécier : les personnages au fusain ou au charbon sont en effet sa spécialité.

"Saragame", le projet de fin d'étude d'Emir où vous incarnez un jeune homme tentant de survivre au siège de Sarajevo.

Le but d'Emir était de montrer la guerre de façon plus réaliste, et en quelque sorte "chiante" dans un jeu vidéo. On peut d'ores et déjà voir les parallèles avec la démarche des développeurs de This War of Mine.

Depuis ce temps-là, Emir travaille sur un projet plus abouti et profond, bien que conservant un peu les mêmes thématiques : Almost Alive. Il qualifie lui-même de jeu "survival RPG tactique dans un univers post apocalyptique où la folie règne en maître". Pour avoir de plus amples informations sur ce projet et apercevoir des premiers visuels, je vous invite à aller par ici.

Almost Alive, entièrement dessiné et animé à la main, est très alléchant : il s'agit d'un monde semi-ouvert où l'accent n'est non pas mis sur le craft et le loot, mais bien sur les relations entre le joueur et les NPC, ainsi que la santé mentale du protagoniste.

Bon, je n'en dévoilerai pas plus ici, mais ça met l'eau à la bouche.

 

Quand Emir entend parler de This War of Mine, en septembre 2014, il contacte tout de suite les développeurs via leur blog pour leur expliquer qu'il avait déjà eu ce genre d'idées il y a quelques années. Les gars de 11 bits se sont montrés intéressés par ce jeune homme, qui en plus d'être lui-même développeur était un témoin direct des événements de Sarajevo. Le développement étant déjà bien avancé, il n'a eu qu'assez peu d'influence sur les mécaniques de jeu mais a pu donner quelques conseils tout en testant le jeu.

Les développeurs ont alors choisi d'intégrer quelques unes de ses oeuvres anti-guerre en tant que graffiti dans le jeu, et lui ont demandé de tourner pour leur trailer de lancement.

 

Sur les liens entre son expérience personnelle de Sarajevo et l'univers du jeu, Emir dit être gêné par l'une des principales mécaniques du jeu, le vol :

"Comme je le disais, la différence principale avec la guerre en Bosnie c'est que les gens étaient plus solidaires, il y avait peu de voleurs. Il y avait la mafia mais même si elle prenait les armes des civils, qu'elle en recrutait par la force, et se battait avec d'autres mafieux, elle défendait aussi la ville dans un premier temps, avant que l'armée bosnienne ne soit créée et défende la ville."

 

Je remercie Emir de m'avoir accordé du temps et vous invite plus que chaudement à visiter son site où vous trouverez des oeuvres picturales, vidéoludiques ainsi que des reportages sur ou de lui : http://www.emircerimovic.com/.

Liens :

 

- Site de 11 bit studios : http://stoicstudio.com/

- Site de Emir Cerimovic : http://www.emircerimovic.com/

- Trailer du jeu annonçant bien la couleur de qui sont les héros dans This War of Mine :

Publié le 23 décembre 2014

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